On a trouvé du pétrole en Lorraine !
Nous sommes en septembre 2011. De nouveaux gisements de pétrole ont été identifiés au large de la Guyane. Mais un petit coin de Lorraine attire également les chercheurs d’or noir... 2 sociétés d’extraction pétrolière ont en effet proposé leur candidature pour reprendre l’exploitation des concessions de Forcelles-Saint-Gorgon, au pied de la colline de Sion ! Si bien que les gisements découverts durant les années 80 et 90 par le professeur Maubeuge et son équipe pourraient bien être rouverts. Alors bien-sûr, la production pétrolière lorraine n’atteindra jamais celle des pays du Golfe. Mais les techniques de pompage ont évolué. Et seul un quart des réserves lorraines auraient été exploitées. Si les géants du pétrole n’ont guère d’intérêt à venir poser leurs derricks chez nous pour des questions de rentabilité, des petites sociétés seraient intéressés…
Les communes françaises à pouvoir se vanter de posséder des poches d’hydrocarbures dans leur sous-sol ne sont pas nombreuses. C’est toutefois le cas de Forcelles-Saint-Gorgon. Plusieurs indices pouvaient logiquement attiser la curiosité des chercheurs d’or noir. On trouve en effet sur les pentes de la colline de Sion les fameuses « étoiles de Sion », autrement dit des fossiles d’« encrines » ou « crinoïdes », sortes d’anémones de mer, cousines des oursins et autres étoiles de mer. Il n’était donc pas anormal qu’on trouve à proximité des nappes de la plus célèbre des énergies « fossiles »... La présence de charbon dans la région n’est d’ailleurs pas sans rapport. Et le pétrole lorrain serait justement issu d’une décomposition de ce produit carboné.
L’histoire du pétrole en Lorraine est intimement liée à celle de Pierre-Louis Maubeuge, géologue né en 1923 à Saint-Clément (54) dont les premiers travaux furent consacrés au sous-sol de l’est du Bassin Parisien et, par conséquent, à celui de la Lorraine. Des travaux qui font encore référence aujourd’hui. Scientifique passionné, Maubeuge s’intéressait aussi à la paléontologie, la botanique ou encore l’archéologie, des disciplines qui ont pour point commun la terre, le sol, et surtout, ce qui se trouve « en-dessous ». Très vite, les exploitations minières firent appel à lui comme conseiller, et Maubeuge assista à des forages pétroliers dans d’autres régions de France : en Ile de France, dans l’Hérault, le long du Gave de Pau, en Aquitaine et en Alsace. Son temps libre, Pierre-Louis Maubeuge le consacrait aussi à la terre : il s’intéressait aux sources « miraculeuses » de la région (des sources en fait riches en sels minéraux et oligo-éléments). De même, il mettait aussi à profit sa connaissance du sous-sol pour aider les paysans lorrains à puiser de l’eau. Il les prévînt même dès les années 60 des dangers des engrais nitrés pour les sols !
A cette époque, Pierre-Louis Maubeuge est déjà un savant réputé, auteur de nombreux articles et ouvrages, honoré de nombreux titres lorsqu’il se lance dans le grand défi de sa vie : la recherche pétrolière. Au-delà de la valeur de l’or noir, le géologue a conscience qu’il s’agit d’une matière sensible dont les sociétés occidentales sont devenues dépendantes. Et que de nombreux conflits ou batailles du XXème siècle sont liés à l’exploitation de ces matières premières. Lorsqu’il sonde le sous-sol lorrain dans les années 50, il est déjà persuadé qu’on peut y trouver des poches d’hydrocarbures. A l’époque, la communauté scientifique regarde son hypothèse d’un drôle d’œil et Maubeuge n’évite pas quelques moqueries. Mais Pierre-Louis Maubeuge est un obstiné. Aujourd’hui, ceux qui l’ont connu restent persuadés que, s’il a cherché à exploiter le pétrole, ce n’était pas juste à des fins lucratives mais bien pour prouver à ses détracteurs qu’il avait raison !
Après le premier choc pétrolier, Pierre-Louis Maubeuge fonde avec quelques amis, mais aussi le soutien de lorrains anonymes et enthousiasmés par ce défi, la Société de Recherche et d’Exploitation du Pétrole en Lorraine (REPLOR). Il concentre ses recherches sur le Saintois, une région qui lui est chère. Et comme il l’avait annoncé des années auparavant, le 19 avril 1978, il fait jaillir l’or noir sous les mirabelliers de Forcelles-Saint-Gorgon. Le lendemain, il parade (malgré lui) dans Nancy au volant d’une voiture maculée de tâches d’hydrocarbures. A Forcelles, on installera jusqu’à 11 derricks extrayant jusqu’à 20 000 litres par jour. Des pétroliers texans, Stetson vissé sur la tête, viendront même à sa rencontre pour visiter ses installations. Entre 1983 et 1998, le gisement donnera au total environ 14 000 m3 de pétrole d’une qualité équivalente à celle des « bruts légers » du Moyen-Orient.
Mais le sol lorrain n’est pas des plus commodes et la petite société n’a pas les moyens d’un grand groupe. Et surtout, Maubeuge se heurte à des problèmes administratifs. En France, contrairement aux Etats-Unis ou au Canada, le sous-sol appartient à l’Etat qui peut faire valoir un droit souverain d’appréciation. Et le chercheur d’or noir de pester contre la frilosité française (en particulier en matière d’investissements pétroliers) et les lourdeurs de la bureaucratie. Si l’entreprise de Pierre-Louis Maubeuge fait la fierté des habitants du Saintois, qu’elle a le soutien de la presse et même de politiques, certaines éminences du secteur pétrolier voient d’un mauvais œil cet électron libre. Et le géologue au fort caractère ne s’en laisse pas compter, quitte à se créer des inimitiés.
Tous ces tracas accumulés signent la fin de REPLOR. Pierre-Louis Maubeuge fonde ensuite PETROLOR, dans l’objectif d’exploiter une réserve de 70 000m3. Mais pour des raisons similaires, ce nouveau projet n’aboutira pas. Toutes ces difficultés affectent Pierre-Louis Maubeuge qui tombe malade. Le géologue s’éteint en janvier 1999, trois semaines seulement après la fermeture du dernier puits. Aujourd’hui, du pétrole dort toujours dans le sous-sol lorrain. Pierre-Louis Maubeuge a pris le temps de raconter cette histoire dans un ouvrage intitulé L’aventure du pétrole en Lorraine, paru aux éditions Pierron. En conclusion du livre, il écrivait : « J’ai pu, souvent, (…) constater combien l’argent était en soi un simple outil de travail. Et constater aussi combien il est consternant que face au grand capital, les Français restent inertes quant à trouver des ressources et solutions en eux-mêmes. (…) Je ne suis pas devenu un milliardaire de l’or noir ! Simplement resté un milliardaire du courage (…). Un de ces chardons lorrains (le Circium), plante superbe, aux dards acérés, dont les racines sont si profondément ancrées dans le sol des friches de Vaudémont qu’il est impossible de les extirper. »
Aujourd’hui, entre Forcelles-Saint-Gorgon et Praye, un monument commémoratif vient rappeler cette épopée. Depuis 2008, la concession est de nouveau disponible et rien n’interdit d’en reprendre l’exploitation. L’un des anciens acteurs de l’aventure réfléchirait à l’exploitation de gisements en Champagne mais aussi à la frontière de la Meuse. A moins qu’il ne fasse partie des nouveaux aventuriers du pétrole lorrain ?
Nos remerciements et pensées à Michèle Maubeuge, sa fille, pour son précieux témoignage et le prêt de ses photos.



