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Narrer Poitevin

Éric Poitevin expose à la Galerie Nelson Freeman de Paris. Natif de Longuyon en Meurthe-et-Moselle, il n'avait jamais vu d'expo de sa vie quand, à 11 ans, il fit presque fortuitement la connaissance d'un voisin – pharmacien - qui l'initia à l'aspect chimique de la photo. Photo qu'il n'a cessé de pratiquer depuis, entre son atelier et la forêt meusienne. 

Le jeune néophyte, après s'être débrouillé quelques temps comme il pouvait, monta un club photo à la MJC locale avec d'autres adolescents de Longuyon et, petit à petit, la bande put acquérir du matériel. Cette démarche peut paraître triviale, mais pour Éric Poitevin, la photo est bien « un bricolage de gens qui n'ont pas grand chose, qui sont démunis. [Il l'a] pratiquée dans une économie de moyens, ça reste élémentaire. » Cette sobriété est importante, en adéquation avec ce système qui produit des images. « La photographie c'est des simplicités qui s'accouplent. » ajoute-t-il alors que nous surplombe dans son salon un fleuron de l'art brut : un dessin de Chaissac.  

MyLorraine : Comment en êtes-vous arrivé là, le hasard des rencontres mises à part, ça n'a pas dû se faire dans la simplicité?  

Eric Poitevin : Si, plutôt en fait. Je ne voulais pas passer mon bac et j'ai fait partie des chanceux qui ont pu intégrer l'école des Beaux Arts de Metz sans ce sésame. C'est idiot d'ailleurs de devoir de nouveau passer par là, comme s'il fallait absolument ce diplôme pour avoir envie de faire de la photo ou de peindre. Puis je suis arrivé dans un contexte où peu de gens s'intéressaient à la photo, je pense faire partie d'une génération pour laquelle le marché de la photographie d'art s'ouvrait avec ses salons, les collections publiques du FIAC, il y a eu une soudaine prise en considération du milieu artistique et j'arrivais à ce moment-là.  

MyLo : Puisque vous parlez de simplicité, je sais que vous travaillez à la chambre parfois, n'avez-vous jamais été tenté de céder aux sirènes du numérique?  

EP : Non, pour la simple raison que j'ai une sainte horreur des ordinateurs... Si je ne pouvais plus demain faire de l'argentique et que je devais me mettre à travailler mes images au numérique, donc sur un ordinateur, j'arrêterais tout simplement. L'argentique reste un contact physique avec l'image, là où le numérique n'est qu'une reproduction fidèle qui complique tout. J'ai aussi envie de me simplifier la vie, l'argentique est un enchaînement de trucs simples, le numérique a beaucoup complexifier les choses et les étapes pour un résultat non probant à mon sens, non satisfaisant.  

MyLo : Dans votre exposition actuelle à Paris vous présentez beaucoup d'images de crânes, de corps, mais vous avez aussi photographié des vétérans, des nonnes, des insectes en décomposition. Cela tient-il d'un besoin de fixer les gens et objets dans le temps, d'aller contre leur mortalité?  

EP : Suite à la lecture de Barthes, la question de mémoire m'a happé, de cela est née la série de cent portraits de vétérans de la première guerre mondiale. Ce n'est pas non plus comme l'École de Becher qui faisait un travail de mémoire, d'archéologie, de documentation. Moi j'avais une démarche plus sociologique, c'était empirique. Je voulais photographier une micro-société avant sa disparition, et s'il y avait des questions d'approche lors des séances photo pour créer du lien avec les modèles, seules les images comptaient et elles ont été présentées sans aucun texte. C'était aussi mon premier travail à la chambre, appareil photo auquel je suis resté fidèle.  

MyLo : Dans un entretien sur Exporevu.com, vous parlez du fait d'être mis à l'épreuve par le temps, disant que cela vous oblige à réagir... Le temps est-ils assez capricieux en Meuse pour vous surprendre encore?  

EP : J'aime le climat lorrain car il oblige à s'organiser, contre le mauvais temps mais aussi contre l'ennui. Quand on vit dans un bled comme Mangiennes (55), on vous pose beaucoup de questions comme ça... (Il hausse les épaules, puis, se penchant, ajoute :) Il est chiant cet entretien que vous avez lu non? (J'acquiesce, le dit entretien m'a pourtant considérablement aidé à préparer le mien) Mais c'est vrai que la question du temps dans nos régions est intéressante pour mon travail, il faut s'adapter, réagir, composer avec.  

MyLo : La netteté de vos images est souvent un peu dérangeante, elles sont très statiques, dépouillées, presque austères. Il s'en dégage quelque chose d'à la fois triste et serein, y a-t-il un rapport à la mort, à sa fatalité?  

EP : Non, ça l'a été un temps, comme avec les vétérans, mais plus maintenant. Mon vœu c'est de faire écarquiller les yeux. Regarder une vache, tout le monde l'a fait. Mais la regarder dans le blanc des yeux pendant de longues minutes, non. Je veux regarder les gens, les objets, les animaux, tout ce qui passe dans mon atelier, avec plus d'insistance. Pour ça je suis dans une économie de moyens comme avec l'immobilisme. Après, les images ne sont pas forcément reliées entre elles, elles ne sont reliées que pas l'esthétique et mon envie de revisiter le monde à travers elles.
   
MyLo : La scénographie de votre exposition est très déroutante : vous placez au même niveau des crânes, des natures mortes, des animaux, des corps nus abandonnés, des arbres et des portraits. Ce choix de la perte d'échelle et de repères est-il fortuit ou le but est-il de désarçonner le visiteur?  

EP : Pour désarçonner le visiteur, oui. L'idée est bien de le faire regarder autrement. Je voulais faire une expo copieuse. Jusque dans les années 70, les photographes travaillaient beaucoup avec leur entourage. Moi je n'ai jamais fait ça, je travaille en studio et à la chambre, ce n'est pas spontané du tout... Je veux revisiter mon environnement proche, ce qui est à portée d'appareil photo. Montrer que tout est image. Quand on aborde une série, il y a un protocole, c'est plus prémédité. Toutes ces images sortent du même espace, mon atelier, mes 15 mètres carrés. Je sors ça de mon studio un peu comme on sort un lapin de son chapeau, c'est comme une petite fabrique, à partir du moment où je fais monter quelqu'un sur mon estrade, ça donne une image. Là, j'avais envie de faire autrement, car une exposition comme celle-là, c'était pour moi l'occasion de réfléchir à une remise en question. D'abord on se doit de surprendre, un peu comme un cuisinier doit renouveler sa carte de temps en temps, histoire de remettre un peu les choses en question. Eh bien là, je voulais transposer les choses qui peuvent se passer dans un atelier dans le lieu même de l'expo. Un peu comme certains ateliers de peintres où l'on trouve toutes sortes de toiles sans rapport forcément entre elles. Restituer la profusion de choses et d'informations que l'on peut trouver dans un atelier dans la galerie même. L'idée c'est bien « Comment recycler de la peinture pour que cela devienne de la pure photographie. », la peinture étant plus une inspiration qu'une source ou une référence...  

MyLo : Comme avec la retranscription en négatif de l'Agnus Dei de Zurbaran 

EP : Oui, mais ce qui m'intéressait sur cette expo c'était, non pas de faire une imitation de la peinture, mais de me pencher sur son histoire. A un moment donné, à la jonction de la photo et de la peinture, faire une conversation en photos... C'est un peu le degré zéro de l'image en somme. Je suis entre la volonté parfois un peu triviale d'archiver et celle de revisiter les genres propres à l'histoire de l'art. Pour moi, l'art c'est de la pensée que j'ai envie de suivre.  
LN

L'exposition demeure à la Galerie nelson-Freeman de Paris (IV) jusqu'au 15 janvier 2011. 
Courtesy Galerie nelson-Freeman, Paris.59, rue Quincampoix
75004 Paris
T. 01 42 71 74 56 — F. 01 42 71 74 56 
www.galerienelsonfreeman.com
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