Elle aime Louise Bourgeois, le Pavillon d’Or de Mishima, Francis Bacon, les films de Terrence Malick entre autres… Lilyane Beauquel, agrégée de lettres, enseignante, chargée de mission Culture à l'Université de Lorraine, sort son premier roman aux éditions Gallimard intitulé "Avant le silence des forêts". Un exploit empathique littéraire sur le sort d’une bande de copains devenus soldats dans la Grande Guerre. A lire… absolument !
Mylorraine : Vous aviez des relations ou l’envoi du manuscrit s’est fait par la poste ?
Liliane Beauquel : Par la poste ! En septembre 2010…Le comité de lecture de Gallimard l’a gardé à l’unanimité. Je l’ai très peu retravaillé une fois accepté…puis il y a eu deux matinées avec une correctrice pour établir la version définitive. Je me souviens de l’engouement de Philippe Demanet de chez Gallimard quand il m’a appelé la première fois pour me dire à quel point il était rentré dedans, c’était la première fois qu’un grand lecteur le faisait pour ce texte.
ML : Vous l’avez envoyé à d’autres maisons ?
L.B. : Gallimard faisait partie de la première salve d’envois, j’ai tiré à trente exemplaires mon manuscrit pour l’envoyer au plus grand nombre. J’ai eu des refus notamment des éditions Verticales qui m’ont répondu « C’est bien mais on s’ennuie un peu.. »…Les soldats s’ennuyaient aussi dans les tranchées.
ML : Quand avez-vous eu l’idée d’écrire ce livre et quel en a été l’élément ou le fait déclencheur ?
L.B. : Je n’avais pas l’intention d’écrire, je ne pensais pas du tout que j’allais écrire sur la guerre de 14. C’est lors d’un pique-nique avec ma famille aux abords de Thiaucourt au printemps 2008 que l’idée d’écrire ce roman m’est venue. Je suis rentrée dans le cimetière allemand de Thiaucourt, ma famille était restée dans la voiture, je me souviens m’être retrouvée au cœur de ce vallon, dans ce cimetière au milieu des croix, sur deux d’entre-elles était inscrit « Plus de vie, plus d’ennemi » et « Ci-gît affublé de fatigue de guerre… ». Là au plus près des tombes et de la fosse commune où fatalement français et allemands étaient ensemble, c’était troublant ! Quelque chose d’inabouti dans ces vies-là. J’ai ressenti dans ce cimetière, cette énergie de jeune homme, j’ai entendu leurs petites voix.
ML : Et après cette mystique de l’écrivain ?
L.B. : J’ai commencé à écrire et à partir du moment où j’avais écrit les trois premiers paragraphes, je savais que j’allais le finir.
ML : De suite vous avez eu la structure narrative où s’est-elle mise en place à mesure que vous noircissiez les pages ?
L.B. : Au départ, je voulais faire un parallèle avec la guerre d’Afghanistan, ce sont de jeunes soldats qui tombent aussi là-bas. Mais très vite, je ne me suis pas sentie à faire avec ces deux trames.
ML : Vous décrivez la vie de quatre jeunes soldats bavarois dans l’horreur des tranchées avec une langue très châtiée…les critiques sont unanimes, certains comme au Magazine Littéraire parle « d’œuvre magistrale »…
L.B. : Ça a demandé un effort, au départ je n’étais même pas sûre que je voulais être publiée. Ce que je vivais en écrivant me suffisait. J’ai beaucoup repris le texte pendant l’écriture, beaucoup retravaillé, une nécessité heureuse. C’est un regard très tendre sur ses soldats. Ils sont nés sans ce choix-là, le réel s’est imposé à eux. La question a été pour moi, quelle liberté garde-t-on dans ces conditions-là ? Etre dans la réalité du monde mais ne pas oublier de relever la tête, la liberté dans ses tranchées, c’est de ne pas être que ce soldat.
ML : Un mot sur le style ?
L.B. : En rapport au sujet. C’est une musique de mort.
ML : Avez-vous puisé dans des souvenirs familiaux personnels?
L.B. : Un grand-père, un grand-oncle souffreteux qui étouffaient dans leurs chaises, gazés pendant la guerre. Ma génération est la dernière à avoir côtoyé les derniers témoins de la Grande Guerre.
ML : Avez-vous ritualisé votre écriture ?
L.B. : De vingt heures à minuit, une heure du matin. J’ai souvent écrit en écoutant Bach, c’est une musique de l’intelligence qui oblige à être prudent, à se placer entre l’exaltation et la rigueur. On dit qu’il a beaucoup fait pour l’existence de Dieu (rires).
ML : Faisiez-vous lire ce que vous écriviez ?
L.B. : J’ai eu la chance d’être porté par un lecteur compétent qui me donnait un retour vraiment lucide, Daniel Denise, il n’a pas été complaisant, je l’en remercie.
ML : D’un point de vue plus personnel, se faire éditer aux éditions Gallimard…?
L.B. : C’est émouvant…de voir des gens se réjouir, s’exalter… on change de regard sur la culture, avec les adultes j’avais moins d’enthousiasme, par le biais de de bouquin, beaucoup de gens se révèlent spontanés comme le sont les élèves avec lesquels je travaille. Arriver chez Gallimard, dans un petit hôtel particulier, se retrouver dans leur salon avec la photo de Camus accrochée, je me suis sentie un peu comme la petite Lorraine qui débarque à Paris.
ML : Qu’allez-vous faire désormais ?
L.B. : J’ai commencé l’écriture de mon second roman sur la non vie sociale, un trajet vers la Norvège, je n’ai écrit que 75 pages pour l’instant. Autre chose, j’aimerais faire une fiction de paysages sur les paysages lorrains. Ecrire inspirée par une photo, un lieu. Le paysage pousse à redéfinir les choses, la ville étiquette, on est voisin, client, une somme de rôles alors que dans un paysage, on se redéfinit, on peut être dans l’exaltation. Il y a des coins dans la Meuse et dans les Vosges absolument merveilleux.
Propos recueillis par Mathieu Bonis
Plus d’informations :
avantlesilencedesforets.blogspot.com
crédits photos : Daniel Denise et Gallimard !
Résumé :
"Je ne fais que raviver une envie de bonheur depuis longtemps renoncé, nous sommes un et nous sommes mille, et des millions, nous sommes un et tous et seuls. Rien ne permet plus de communiquer avec ceux que nous avons quittés. Toujours, dans ce trou qu'on nous a fait, restera notre silence. » Otto, Simon, Heinrich et Nathan, quatre jeunes Allemands de vingt ans, partent découvrir le monde, portés par le train de l'Histoire. Quand ils quittent le bourg bavarois où ils sont nés, leurs désirs affleurent à peine et ils ne connaissent de la vie que leur belle amitié. À leur arrivée, ils comprennent vite vers quoi on les a envoyés. Nous sommes en 1915, en Lorraine.
Après les charges terrifiantes en première ligne, il faut tant bien que mal s'accommoder à la catastrophe. Simon, d'une voix douce, choisit de consigner dans ses carnets ce qui subsiste de vie dans les tranchées. Au détour d'un boyau, chacun rêve à ce qu'il a laissé là-bas : Anke, la jeune fille restée au pays, l'enfant à naître, les mères en douleur. Et les vestiges de l'enfance, les parfums des pâtisseries joyeuses et le paysage qui les a vus grandir, remplacés maintenant par le tapis des bombes."