Mylorraine.fr : Les institutions ont mis 5 ans à remettre la main sur ce trésor, je croyais naïvement que de telles pièces revenaient naturellement à l’État...
Francine Roze : La découverte d'un trésor peut se faire dans certaines conditions. Si le trésor est trouvé fortuitement dans votre jardin, vous en êtes propriétaire, tout ce qui est en dessous de votre propriété vous appartient, même à un kilomètre sous terre, s'il y a du pétrole, c'est à vous ! Mais vous êtes obligé de faire la déclaration de cette trouvaille. Votre maire doit en informer les instances compétentes. Si en revanche, vous trouvez un trésor en le cherchant, que vous sondez un terrain, qu'il soit à vous ou non, avec une poêle à frire, vous êtes hors-la-loi et passible d'une amende. Si la découverte fortuite se fait sur un chemin communal, la propriété revient pour moitié à l'inventeur, [c'est ainsi qu'on appelle les découvreurs] et pour moitié à la commune. Ce trésor à Pouilly-sur-Meuse, a été trouvé fortuitement chez un particulier. Il a tout exhumé, pensant d'abord être tombé sur des boîtes de conserves, puis en continuant à creuser il est tombé sur des objets travaillés et soigneusement rangés. La personne qui avait enfoui l'ensemble y avait pris le plus grand soin, même s'il ne restait pas trace d'une boîte, tout nous porte à penser qu'ils étaient rangés dans un textile qui s'est désagrégé. Vue la façon dont étaient rangés les objets, on pense qu'ils ont été cachés par quelqu'un qui y tenait. Après ça il a fallut négocier avec l'inventeur. Heureusement, les institutions ont rapidement reconnu la rareté exceptionnelle de l'ensemble, il a été classé quasiment immédiatement monument historique pour le protéger.
ML : Qu'est-ce qui permet de penser que ce trésor a été constitué par une famille ?
FR : Entrent en jeu les équipes de chercheurs qui ont travaillées là-dessus : une fois établi l'intérêt considérable ethnologique et artistique de cette découverte, les informations furent transmises à une équipe spécialisée dans l'orfèvrerie de la Renaissance dans laquelle, heureux hasard, on trouve Maxence Hermant, qui fait une thèse de doctorat sur les familles de Châlons au XVIème siècle. Dans les pièces du trésor, certaines sont frappées du poinçon de Châlons-en-Champagne, aussi, Maxence a pu confronter la graphie des noms qu'il connaît à partir des documents d'archives, un seul nom pouvait être commun aux objets du trésor et à ses documents : Bechefer ! Le croisement des recherches historiques, paléographiques et artistiques a permis de remonter aux propriétaires !
ML : Pourquoi ces Bechefer ont-ils dû cacher ce trésor ?
FR : L'étude des poinçons et des styles a permis de conclure que l'ensemble a été constitué sur trois générations du XVème au XVIème. On sait qu'une partie de la famille Bechefer, quand la « Réforme » est arrivée en France, a embrassé la foi protestante.
ML: Huguenots...
FR : Exactement ! A partir du milieu du XVIème, la France est en pleine guerre de religions et en Lorraine, Charles III appliquait une politique catholique stricte interdisant toute installation de communautés protestantes dans ses duchés. Après la St Barthélémy [24 août 1572], les choses se sont durcies, le culte protestant a été en particulier interdit à Châlons. La famille Bechefer, a certainement dû fuir, où, on ne sait pas. En tout cas, quelque part entre 1587 et 1591, donc au plus fort des guerres entre Charles III, allié des Guise et les troupes de protestants de Condé, s'est retrouvé là un Bechefer. Et il était à Pouilly, entre Stenay et Jametz, qui étaient en proie à des sièges violents à ce moment-là. Il a dû prendre peur. On suppose qu'il a caché ses biens précieux avant de partir. Voilà comment, peut être le trésor a été enfoui.
ML : On sait que cette vaisselle a servi...
FR : Oui, ce n'est pas de la vaisselle d'apparat, si bien qu'elle nous en apprend beaucoup sur les traditions de la table au XVIème siècle ; on peut suivre l'évolution des formes, des cuillères, des coupes. Ça nous permet d'en savoir plus sur les échanges commerciaux qu'il y avait déjà, à cette époque, entre la Lorraine, l'Alsace, la Champagne et Paris.
ML : Alors en quoi est-ce un trésor lorrain finalement ?
FR : Parce qu'il a été trouvé sur le territoire lorrain, mais à l'époque, vu le coût de l'opération [le découvreur a perçu 1,4 millions d'euros], seuls deux musées ont été pressentis : le Musée Lorrain et celui d'Ecouen. D'autres musées auraient aimé les acquérir mais la Région et la Ville de Nancy ont beaucoup œuvré. Ça a été une vraie aventure parce qu'à un moment, toutes ces instances ne trouvant pas les fonds, le trésor a failli partir aux enchères, in extremis on a réussi à le faire enlever du catalogue !
ML : L'étude de ces pièces a permis de répondre à beaucoup d'interrogations ?
FR : Ça prouve qu'il y avait beaucoup d'échanges commerciaux entre l'Alsace [St Empire Romain Germanique] et la France. Tous les orfèvres de Champagne, Paris, Strasbourg échangeaient des savoirs, les gravures pouvaient être quasiment semblables et ce malgré les guerres ! Ça montre également que des notables disposaient de biens de valeur auxquels ils étaient attachés. Enfin, ça nous montre comment on utilisait les couverts ! Dans ce trésor, on a beaucoup de cuillères, donc les cuillères étaient déjà en usage dans plusieurs couches de la société, pas seulement à la Cour, ça on ne savait pas ! C'est quasiment de l'ethnographie ! On notera qu'on n'a pas de fourchette et c'est Henri III, qui les avait imposées à la Cour, avant on mangeait avec ses doigts ! Et la fourchette ne s'est répandue dans les milieux populaires qu'au XVIIème siècle ! On en sait donc beaucoup plus sur les us à table !
ML : Alors vous avez mis en place un concours à destination des enfants, ils doivent imaginer les raisons de l'enfouissement de ce trésor. Alors c'est merveilleux, parce que ce trésor il réconcilie tout le monde : les enfants, les fans des Goonies, les historiens...
FR : Oui ! L'idée c'est de sortir du caractère purement scientifique, pour ouvrir la voie de l'imagination, parce que c'est vrai qu'un trésor ça fait rêver ! Du coup on a vraiment réfléchi à une scénographie, sur trois salles, qui rassemble les amateurs de trésors, l'imaginaire, les connaissances ethnographiques et historiques, faut venir !
Propos recueillis par LN.
Crédits photos : Musée lorrain/Ville de Nancy.
Image 1
Le trésor de Pouilly-sur-Meuse
Nancy, Musée Lorrain
Gilles André, Ludovic Gury © Région Lorraine – Inventaire général
Image 2
Coupe sur pied à décor de moresques, avec petite console supportant la coupe
Reims, milieu du XVIe s.
Argent ciselé, gravé et partiellement doré
H. : 13 cm ; D. : 15,5 cm
Nancy, Musée Lorrain
Gilles André, Ludovic Gury © Région Lorraine – Inventaire général
Image 3
Coupe sur pied à décor de moresques, avec petite console supportant la coupe (détail)
Reims, milieu du XVIe s.
Argent ciselé, gravé et partiellement doré
H. : 13 cm ; D. : 15,5 cm
Nancy, Musée Lorrain
Gilles André, Ludovic Gury © Région Lorraine – Inventaire général
Image 4
Aiguière couverte à bec verseur, anse à angle droit, et décor de godrons tors
Paris, Pierre Ensoult, entre 1466 et 1506
Argent repoussé, ciselé, gravé, partiellement doré, traces d’émaux translucides au médaillon du couvercle
H. : 18 cm ; L. : 17 cm ; D. : 9 cm
Nancy, Musée Lorrain
Gilles André, Ludovic Gury © Région Lorraine – Inventaire général
Image 5
Deux gobelets emboîtables (« Satzbecher « ) à couvercle, dont un sur pied, gravés de bandes de moresques
Strasbourg, Dietrich Brey, 1560-1567
Argent ciselé, gravé et partiellement doré
H. : 21 cm ; D. : 9,1 cm
Nancy, Musée Lorrain
Gilles André, Ludovic Gury © Région Lorraine – Inventaire général
Image 6
Salière « à vase »
Paris, 1531-1532
Argent ciselé et partiellement doré
H. : 7,2 cm ; D. : 8,6 cm
Nancy, Musée Lorrain
Gilles André, Ludovic Gury © Région Lorraine – Inventaire général