La-Croix-aux-Mines : des mines, oui, mais des mines d'argent !
En Lorraine, on a exploité le charbon, le fer ou encore… le pétrole. Il y avait même des mines… d'argent ! A la Croix-aux-Mines, un musée vient dorénavant rappeler cette part d'histoire. Les explications de Jean-Benoit Robein, de l'Association pour la Sauvegarde des Mines d'Argent de la Croix (ASMAC).
Le 23 juin 2012, une grande fête médiévale, avec reconstitution historique, animations, randonnée et soirée concert, accompagne l'inauguration de ce musée.
Mylorraine.fr : On savait qu'il y avait du charbon, du fer et même du pétrole en Lorraine. Il y a donc aussi eu de l'argent…
Jean-Benoit Robein : …argent qui a fait la richesse des ducs de Lorraine, du Moyen-âge à la Renaissance, qui a permis au duché d'être indépendant. C'est curieux que cette partie de l'histoire ait quasiment disparu. C'est pour ça que ce projet de musée a été monté, pour réveiller un aspect historique qui n'est pas négligeable. Sans ces mines d'argent, le duché de Lorraine n'aurait pas pu frapper monnaie, défendre son intégrité pendant plusieurs siècles. Aujourd'hui, à part le nom de La-Croix-aux-Mines, on peut traverser tout le village sans voir la trace d'aucune mine. Même s'il reste quelques bâtiments qu'on ne soupçonne pas puisqu'ils ont été reconvertis… C'est une histoire en pointillés, un peu oubliée, au même titre que d'autres régions qui ont existé de façon indépendante à une époque. Ca crée un lien, une identité à laquelle on devrait penser en tout cas…
M. L. : Quelle est l'explication géologique à la présence d'argent dans ce coin de Lorraine ?
J.-B. R. : Le secteur est assez bouleversé sur le plan géologique. On pense qu'il y a des failles, certainement très profondes puisque de récents sondages ont permis de trouver du minerai jusqu'à - 330 mètres. Ce minerai est très localisé, dans une faille, qui passe sous le village de La Croix-aux-Mines et va jusqu'au Chipal, sur de 2 à 3 km. Il s'agit d'une galène argentifère assez peu riche en argent, mais avec les moyens et les besoins de l'époque, c'était déjà miraculeux. On y trouvait en fait du plomb dont on extrayait par fonte 1 à 2 % d’argent et un peu de cuivre. Le filon a été épuisé au fil des siècles. S'il en reste, on est allé le chercher là où il était raisonnable d'aller, avec les moyens de l'époque. Aujourd'hui, ça n'aurait aucun intérêt vu qu'il y a des mines à ciel ouvert dans d'autres pays, des mines beaucoup plus riches où on trouve des pépites d'argent pures qui étaient très rares ici…
M. L. : A quand remonte l'exploitation de ces mines ?
J.-B. R. : Tous les écrits nous amènent au Xème siècle. Certains historiens disent que c'est plus ancien, que le site avait déjà été exploité par les Romains. Mais on n'a aucune preuve et je ne suis pas historien... On sait qu'au Xème siècle, le chapitre de Saint-Dié répand la bonne parole un peu partout, essaime des moines à Bertrimoutier, village voisin qui est né d'un ermitage. On défriche, on fait des étangs, on déforeste… Des moines plus érudits, qui cherchaient certainement de l'or ont trouvé de l'argent et ont lancé l'exploitation. Au début, c'est très artisanal. On y fait travailler des esclaves, des prisonniers… Et puis, peu à peu, l'exploitation prend de l'importance. La richesse des moines est de plus en plus convoitée par l'Empire Germanique voisin. D'où des querelles. Les moines vont chercher une protection auprès du duc en échange d'une partie de la production. Et petit à petit, la régence des mines va passer aux mains des ducs de Lorraine.
M. L. : Et puis, il y a l'histoire de ces peintures réalisées à l'époque…
J.-B. R. : En 1529, un peintre du nom de Heinrich Gross est sollicité lors d'une visite du Duc Antoine de Lorraine qui venait visiter sa mine et voir comment on y travaillait. Comme on n'emmène pas un Duc dans des galeries humides et sales, le maître des lieux avait décidé de lui présenter une "brochure" illustrée de ce qui s'y passe, comment on y travaille, mais aussi des environs, un ensemble d'une trentaine de planches magnifiques dessinées à la plume. Ces documents ont été retrouvés il y a 150 ans et sont à la Bibliothèque des Beaux-Arts, à Paris. Ce qui est intéressant, c'est que le tout a été dessiné à la Croix-aux-Mines, on reconnaît le clocher et les commentaires ne font aucun doute. Ces documents sont repris aujourd'hui par toute la profession, les historiens… Un ami aurait trouvé des éléments permettant de prouver que les personnages dessinés auraient servi à la création des nains de "Blanche-Neige". Avec leur vareuse, leur chapeau pointu, ils ont un aspect typique du petit nain, un peu mystérieux, qui s'approche du diable en allant dans les galeries. Ces gravures qui font aujourd'hui le tour du monde de la minéralogie ont été dessinées ici.
M. L. : N'y avait-il pas d'autres mines d'argent dans la région ?
J.-B. R. : On n'a pas du tout l'exclusivité puisqu'il y avait aussi des mines à Sainte-Marie-aux-Mines, sur le versant alsacien, des mines d'argent, avec une exploitation plus importante. Mais qui ne revenait pas vers le duché. Il y a également eu la mine du Thillot, une mine de cuivre où on trouvait aussi de l'argent. Avec Sainte-Marie-aux-Mines, il y avait sûrement des connexions sur le plan humain. Les gens qui travaillaient ici sous l'Ancien Régime venaient parfois d'Autriche et des Pays de l'Est où il y avait aussi des mines. On cherchait des professionnels qui venaient de toute l'Europe. Il y avait alors beaucoup d'habitants, on en a compté jusqu'à 1500 à La-Croix-aux-Mines.
M. L. : Jusqu'à quand les mines ont-elles été exploitées ?
J.-B. R. : Il y a eu deux grandes périodes d'activité, XVème - XVIème siècle, la plus grande, et fin XVIIème-XVIIIème. Elles ont perdu de leur intérêt avec les grandes conquêtes vers l'Amérique. On cherchait l'or et l'argent n'avait plus tant de valeur. Les découvertes d'or au Pérou ont complètement fait disparaître l'intérêt d'une exploitation difficile, chère en vies humaines. Les conditions de travail devaient être épouvantables. Ca a repris de manière épisodique, jusqu'en 1947, date de fermeture officielle. Le président de notre musée, Gilbert Gabourel, a justement été un des derniers mineurs. Ils étaient entre 10 et 15 à la fin. Le Bureau de Recherche Géologique et Minière (BRGM) qui gère les mines en France est toujours détentrice de la concession, responsable de ce qui s'y passe, et comme il y a un réseau phénoménale de galeries, ça représentait un danger. Dans les années 80-90, ils ont décidé de tout reboucher. Mais une partie de la mine a pu être préservée et peut se visiter aujourd'hui.
M. L. : Que verra-t-on dans ce musée ?
J.-B. R. : Le musée a plusieurs facettes : une centrée sur les dessins de Heinrich Gross qui sont reproduits complètement ou dont des détails sont projetés sur les murs. Le mobilier ainsi que des petits kiosques comme celui où se trouve l'accueil ont été fait selon ces dessins, avec les techniques de l'époque. Ensuite, on a une carte en 3D pour situer où se trouvaient les points d'exploitations de la mine, une salle de projection avec un film de 20 minutes, des vitrines où sont présentés les objets trouvés au fil du temps ou conservés et qui concernent la mine. On a aussi reconstitué une "salle des pendus", cette salle où les mineurs se changeaient, prenaient leurs équipements suspendus à des cintres au plafond. D'où l'impression de silhouettes de pendus. On a reconstitué une entrée de mine avec une ambiance sonore par laquelle on rejoint la galerie "historique", qui fait 125 mètres de long et qui se visite, avec commentaires. Elle est éclairée, facile d'accès, accessible à tout le monde sous réserve de ne pas être claustrophobe…
Musée ouvert en juillet-août, les jeudis et dimanches après-midi de 14h à 18h
Ouvert toute l'année sur rendez-vous.
Prix de la visite :
5 € par adulte
3 € pour les 12 - 18 ans
Gratuit pour les enfants
Possibilité de tarifs de groupe
Pour plus de renseignements
- La Croix-Aux-Mines, France
- 03 29 51 74 56 // 03 29 57 36 36



