Julien Pichené commente Roland Garros !

La première famille use d’un verbiage continuel pour faire passer le temps, la seconde a compris que le temps est chef de l’œuvre en cours, qu’il a ses silences et ses hurlements, et que le commentaire ne peut s’accaparer tout l’espace. Que le commentaire n’a de sens que s’il ne contrarie pas l’action, qu’il se doit de se diluer dans le tout nommé…ambiance. Jean-Paul Loth était maître en la matière. Depuis son départ, disons que personne dans le paysage audiovisuel français n’avait encore repris ce qu’il avait légué… jusqu’à ce qu’un timbre de voix résonne. Celui d’un enfant de la rue Saint-Dizier de Nancy, d’un gosse qui pour s’extirper du magma parisien revient parfois tremper les pieds et se rafraîchir l’esprit dans le lac de Gérardmer.
Julien Pichené a 32 ans, en charge des flashs d’informations générales sur radio Nostalgie (radio appartenant au groupe NRJ), il vient de finir la matinale. Lever à deux heures du matin, il est onze heures quand sa première journée s’achève, l’homme n’est pas gros dormeur, ça tombe bien puisqu’il sait que son rêve est là, enraciné dans le jour. Qu’il lui reste peu à monter dans l’escalier de la reconnaissance. Des horaires de boulot qui dégagent un surplus de temps que le journaliste utilise à bon escient, au service de ses passions.
Le cinéma et le tennis. Deux mamelles qui l’alimentent quotidiennement depuis le milieu des années 80. Une décennie suivie d’une autre durant lesquelles il va, au fur et à mesure que la conscience personnelle s’affûte, se nourrir du génie créatif de ces hommes qu’ils soient devant ou derrière la caméra. Faisant se muer le spectateur en un esthète avide de contemplations. Début des années 2000, il ira étudier rue de Tolbiac à l’Ecole supérieure de Journalisme de Paris. Surnommé « The Voice », il intégrera la rédaction d’une radio qui comme lui, cultive la nostalgie.
Julien navigue dans ses eaux tourbillonnantes. Et pour ne pas se laisser happer par la vague de l’inutilité, il va hisser le pavillon du savoir. Ainsi, se lance t-il en 2009, dans l’écriture d’un livre intitulé Carnet de Balles, recueil de 250 matches qui ont fait la grande histoire du tennis, préfacé par Patrice Dominguez. Le bouquin n’est pas un succès de librairie mais contribuera à son ancrage dans le petit monde des spécialistes de la balle jaune. La suite se joue actuellement dans les allées de Roland Garros avec toute l'équipe de la radio officielle du tournoi. Julien Pichené y déploie, à fleur de court, sa voix de grand duc, envoutante presque musicale. Du bel canto auquel s’adjoint la finesse du propos, comme une subtile réponse au concours de puissance des Nadal et consorts. L'émotion toujours en filigrane du propos se calquant ainsi sur les stupeurs et enchantements du public... la terre battue n'a rien à envier aux planches, on le sait bien.
Ainsi a t-il quitté les rives de l’amateurisme même éclairé pour rejoindre l’école française du commentaire tennistique. L’encyclopédisme qui n’oublie pas de se baigner dans le lit des émotions. Celles inhérentes à ce sport qui s’habille de la noblesse de la boxe dans ce qu’il a de frontal et de cyclisme dans ce qu’il possède de pesante solitude face à l’effort. Bien plus qu’un sport ? « Evidemment », répond celui qui s’est attablé aux festins intellectuels du critique Serge Daney, qui entre autres inventa la critique de match de tennis pour Libération.
A ce jeu d’évitement du simple compte rendu technique et journalistique, bruyant et égarant, Julien Pichené est passé maître. Aux côtés du talentueux Philippe Chassepot et de l’équipe de « Radio RG », nul besoin de contrarier sa nature, au contraire, l’arbre a rejoint sa terre. Lui qui mimait coups droits et revers des légendes dans sa chambre d’enfant, sait ce qu’il a fait pour arriver dans ce studio. Dans cette grande messe tennistique suivie par près de trois milliards d’individus, disons qu’il a quitté les bancs des fidèles pour rejoindre l’autel de la célébration, là à la droite des seigneurs de la terre battue et que l’office vient juste de commencer.



