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Francis Demange : profession, photo-reporter !

Photo-reporter, bien plus qu'un métier, ce n'est pas Francis Demange, ancien collaborateur de l'agence Gamma qui dira le contraire. Portrait.
C'est parce qu'il voyait les choses que les autres ne voyaient pas.

Des premiers sujets comme ça, pour se confronter à son talent, celui dissimulé derrière la rétine de ses yeux bleus. Photographier les clochards, dégager l'extraordinaire humanité de ces hommes du bitume, à coup de clics de Fujica STX 1. Un clochard sous un abribus, une publicité annonçant que « jackpot c'est l'Amérique ». Ce premier essai fixera à jamais les intentions de Francis Demange, mettre en lumière les zones d'humanité obscurcies par l'ignorance, le mépris, l'invisibilité. Le privilège de ramener une image, une photographie, un moment parfait dans ce qu'il possède d'intensité émotionnelle, enfermé dans ce centième de seconde. Nous sommes à la fin des années 80 à Nancy.

Les bobines dans une main, le culot dans l'autre

La vie de vendeur photo dans une grande surface rangée dans l'étui de la monotonie, Demange commence les piges, d'abord à L'Est Républicain mais très vite il s'oriente vers la presse parisienne avec un objectif : rentrer dans l'une des plus prestigieuses agences photographiques du monde, Gamma. Il y va, bobines dans une main et le culot dans l'autre. Bluffe, en profitant d'une visite de Chirac au Salon de l'Agriculture, il arrive à l'agence et annonce au chef du service politique de l'époque qu'il a un cliché exclusif, Chirac recevant une bouteille de bière en pleine figure (à l'époque l'information n'allait pas aussi vite qu'aujourd'hui). Le supérieur les fait développer et le tirage accouche du mensonge « maintenant au moins vous savez qui je suis et ce que je fais». Le rédacteur en chef de l'époque, Didier Contant, lancera à son adjoint : « il vous a bien eu, gardez son nom ! ». Voici le premier effet Demange, le second va suivre. Il renvoie son book à l'agence. « OK tu veux travailler ? Seguin doit aller voter à Epinal pour les législatives (1993), ramène la photo du dépôt de bulletin dans l'urne ».

Le second effet Demange

Décor : une foule de photographes moutonnant devant l'isoloir. « J'ai fait le malin se dit-il maintenant faut que j’assure». Les photos sont prises, sans grand exploit, il donne les clichés à un collègue en charge de les ramener sur Paris. Sauf que ! Cette phrase incessante, cette idée martelée dans son esprit, « voir ce que les autres ne voient pas ». Fuir le panurgisme pour devenir témoin, seul témoin du réel. Francis Demange s'adresse au chauffeur de Seguin, en bas des marches de la mairie:« Où allez vous ensuite ? »,« A l'aérodrome ! ». Demange saute dans sa R9 pendant que ses confrères se félicitent d'avoir déjà fini leur journée. Le jet de Seguin l'attend sur le tarmac. La voiture du jeune photo-reporter sur la piste, le moteur encore en action, juste pour avoir Seguin et sa sature d'homme d'Etat dans l'avion. Demange prend quelques clichés de Seguin au téléphone (avec Chirac).
Sauf que... une fois encore. La porte du jet se rabat sur l'engin, l'avion décolle laissant apparaître dans le hublot, sa voiture porte ouverte. Magnanime, Seguin lui dira : « vous pouvez prendre vos photos mais vous vous démerdez pour rentrer ». Demange arrivera bien avant son collègue à Paris, une fois à Gamma il dissimule son alacrité. « Que fais tu déjà là , c'était il y a deux heures ? », « Tiens développe ça ! », répondra t-il. Les photos de Seguin dans l'avion atterriront dans les principales rédactions parisiennes, succès pour Demange, Gamma l'embauche grâce à ce reportage. Quant à sa Peugeot 205, il la récupérera sur le parking de l'aérodrome quelques jours plus tard.

Depardieu, Baïkonour...

Commence les « années prestigieuses », il ira couvrir la révolte des ouvriers de l'entreprise Gélatex à Givray dans les Ardennes. Esseulés, il sera le premier à se déplacer, allant jusqu'à s'installer parmi eux dans l'usine bloquée, déclenchant en même temps que son flash, le mouvement ouvrier. Le conflit les opposera à l'Etat, la photo finish de Demange fera état des 300 ouvriers, le poing victorieux en l'air. La vie de photo-reporter est faite pour lui, l'enfant qui du fin fond de sa ferme du Berry « a attendu d'avoir 18 ans pour trouver de l'intensité ».

Sujets news et magazines, la photo signée Demange se repère, puisqu'elle rentre le plus souvent dans le domaine des photos interdites donc celles qui par nature font l'information. « J'écris avec mon appareil et l'intention ça se fait à la prise de vue, pas avec un logiciel », argue t-il en n'oubliant pas de rappeler « qu'aujourd'hui, quand un photo journaliste transforme une photo, il sort de son métier ». Ainsi lui est il arrivé de penser une photo durant un an pour un clic d'un centième de seconde pour éviter l'écueil du raccommodage. Il souligne un autre point : « une bonne image n'a pas besoin de légende ». Une bonne image parle d'elle-même, ne nécessite pas d'explication.

Un sujet publié par Paris Match va montrer cette propension à l'humilité, à placer l'homme au centre de l'objectif sans pathos. Il va faire les portraits des « incompris », victime de maladies neusocomiales, dévoilant leurs blessures allant jusqu'à montrer celle de Guillaume Depardieu, parrain écorché de cette série. Plus léger... il sera le premier photographe de l'Ouest à rentrer dans le bunker de lancement du cosmodrome de Baïkonour, « un scoop » largement relayé par les médias européens.

« Le numérique a tout bouleversé »

Les grands événements de l'Histoire se passent et Demange n'est jamais très loin. Il ira sentir la mort de près, tout près, suite au tsunami du 26 décembre 2004. Va se retrouver devant 2500 corps dans une morgue à ciel ouvert, ramènera des images pour le Figaro Magazine International, six pages de photos signées Demange. Après cela... « les tracas à la con du quotidien » sont bien « ridicules ». Le photo-reporter continue d'aiguiser son œil, fait de plus en plus de sujets magazines, la prostitution au Maroc, des portraits de personnalités politiques, les aventures aéronautiques de Bertrand Piccard... alimentant encore et toujours les pages des trois gros clients « Match, VSD et le Fig Mag ». Puis le changement d'époque intervient et « tout se casse la gueule au niveau des agences photos ». « Ça a commencé au moment de la mutation du numérique qui a tout bouleversé en accélérant le processus d'information et en faisant baisser les prix des photos », le 23 juillet l'agence Gamma est déclarée en cessation de paiement et met fin à la collaboration qui l'unissait à ses photos-reporters, Demange quitte une structure mais pas le métier.

Les orphelins de Ceausescu

Il s'auto-entreprend, reste évasif sur cette période de fin d'histoire, fusse t-elle grande car elle lui est incompréhensible. L'homme est libre et ne cultive pas de nostalgie, apanage du photo-reporter qui fixe l'éternité. Juste une remarque tout de même : « J'ai commencé à Gamma grâce à mon sujet sur Seguin et j'en suis sorti peu de temps avant sa disparition », la boucle est bouclée. De cette période, lui reste l'intensité d'avoir appartenu au pôle image de l'une des plus grandes agences photographiques de l'Histoire, « je retrouverai jamais ce que j'ai vécu à Gamma » avoue t-il.
A l'intervieweur de lui rappeler ses récompenses pour son travail ; cinq prix au « Festival International du Scoop d’Angers » en 2002, 2005 et 2007, ainsi que la médaille d’argent du « China International Press Contest » de Shenzhen en 2006. « Les prix sont les fruits du travail et des convictions », répond-il.
Sa plus belle photo ? Les orphelins de Ceausescu en Roumanie en 1991. « Je suis au 24 millimètres, au pied de l'orphelinat, alors que d'ordinaire, les enfants sont attirés par l'objectif, là, aucun d'eux ne me regardent, je comprends au moment de shooter qu'un convoi humanitaire chargé de bouffes et de jouets est en train d'arriver derrière moi ». Une image qu'il a été chercher seul à ses débuts avant même l'époque Gamma. Une image en début de carrière avant même de comprendre que pour ramener la vérité, il faudra s'extraire de la meute des presse-boutons. Une image qui en annoncera des milliers d'autres dans la lignée du courant humaniste de Willy Ronis. Au fil de la bobine, l'actualité s'est filtrée à travers l’œil de ce chasseur d'humanité, au fil de la bobine Francis Demange a écrit son histoire dans l'Histoire.

Mathieu Bonis
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