Clémentine Delait, la femme à barbe
Ainsi donc, la « femme à barbe » était lorraine ? Non, car Clémentine Delait ne fut pas un cas unique au monde, mais l'une des plus connues. Mais n'ayant pas honte de sa pilosité surdéveloppée, elle en joua même jusqu'à acquérir une certaine célébrité...
La Lorraine a ses célébrités, ses personnages, ses femmes remarquables : Jeanne d'Arc, la sportive et aventurière Marie Marvingt, Julie Daubié, première femme à obtenir le baccalauréat... Clémentine Delait a aussi marqué son époque, mais pour d'autres raisons... On entend déjà les mauvaises langues ricaner, pensant trouver une bonne raison de rire de la Lorraine... Et même des Vosges, puisque Clémentine Clattaux, future épouse Delait, est née à Chaumousey, près d'Epinal, en 1865. Mais ce phénomène de "femme à barbe" n'est pas unique. D'autres sont répertoriées, parmi lesquelles une sainte...
Il est des mythes qui ont la vie dure. Celui de la "femme à barbe" comme phénomène de cirque en est. Au début du XXème siècle, le fameux cirque Barnum en compte une parmi ses attractions. Tout comme le cirque du film « Freaks » de Tod Browning, sorti en 1932. Mais que penser de cette exhibition si, pour rire ou satisfaire une curiosité, les badauds « payent pour voir » ce caprice de la nature ? Aujourd'hui encore, Jennifer Miller, une comédienne et universitaire américaine née en 1961 ne cache pas cette particularité.
C'est au hasard d'une brocante qu'un chineur a retrouvé il y a quelques années les mémoires de Clémentine Delait, une cinquantaine de pages rédigées dans un cahier d'écolier en mars 1934 qui permettent de retracer son histoire. Lorsqu'à l'âge de 20 ans, elle épouse Joseph Delait, boulanger à Thaon-les-Vosges, sa pilosité est déjà développée. « Comment ma barbe a poussé, je l'ignore. Mais je peux vous assurer qu'à 18 ans, ma lèvre supérieure s'agrémentait déjà d'un duvet prometteur qui soulignait agréablement mon teinte de brune » lit-on dans ses mémoires. En 1892, elle ouvre un café à Thaon-les-Vosges. A cette époque, elle va chez le barbier une fois par semaine. Jusqu'au jour où, à la suite d'un pari avec un client, elle décide de se laisser pousser sa barbe. Résultat : les clients se pressent pour voir le phénomène. Qui plus est, Clémentine est une femme forte, elle pèse 100 kilos à 40 ans et ne craint pas d'avoir à faire la police dans son établissement...
Accepter ses « défauts » ou ne pas avoir peur du regard des autres ouvre souvent de nouvelles perspectives... Clémentine va montrer des qualités digne d'un communiquant du 21ème siècle. Elle rebaptise son affaire en « Café de la femme à barbe » et va faire imprimer une quarantaine de séries de cartes postales la représentant : Madame Delait dans son jardin, Madame Delait dans son salon, en voiture, en vélocipède, en pantalon (ce pour quoi elle dut demander une autorisation), etc. Elle fait même la une du « Petit Journal », l'un des plus gros tirages de la presse avant la Première Guerre Mondiale. Mais Clémentine Delait ne veut pas non plus être un phénomène de foire. Dans ses mémoires, elle rapporte sa rencontre en 1902 à Paris avec la femme à barbe du cirque Barnum. « Une paresseuse qui se traîne, une loque ! Et quelle misérable barbe ! ». A cette occasion, Barnum aurait même proposé à Clémentine « 2000 Francs par semaine pour s'exhiber ! », qu'elle aurait refusé tout net, ne se considérant pas comme une bête de foire.
Sa renommée grandit encore quand elle s'illustre comme dame de secours à la Croix-Rouge durant la Première Guerre Mondiale. N'ayant pu avoir d'enfant, Clémentine et son mari adoptent en 1919 une orpheline. En 1922, la petite famille s'installe à Plombières pour permettre à Monsieur Delait de soigner ses rhumatismes. Clémentine y ouvre une boutique de lingerie fine... Comme quoi... Elle accroit encore sa notoriété dans cette ville thermale prisée depuis plusieurs décennies par les « people » de l'époque. Elle y croise ainsi le Shah de Perse et le Roi d'Espagne.
Ce n'est qu'après le décès de son mari en 1928 qu'elle accepte de s'exhiber durant quelques années ailleurs en France (à l'hippodrome de Vichy, on dispute le « Prix de la femme à barbe » !), puis aux Pays-Bas, en Angleterre et en Irlande. Elle arbore alors une barbe de 33 centimètres. Clémentine Delait s'est délectée jusqu'au bout de cette ambivalence. Ainsi, au moment de conclure ses mémoires, elle s'adresse à saint Pierre : « Mon vieux saint Pierre, je parie 50 francs qu'il n'y a pas une barbe aussi belle que la mienne dans ton paradis. Pour cet ultime voyage, m'habillerai-je en homme ou en femme ? On dit que les femmes n'entrent pas facilement dans ce bienheureux séjour. »
Elle décède le 19 avril 1939 chez sa fille, à Epinal et est inhumée au cimetière de Thaon-les-Vosges.



