Jean-Christophe Merle - Civilisation, vous avez dit "civilisation" ?
A une époque où les mots, et parfois les plus graves d'entre eux, semblent de plus en plus dénaturés et parfois même vidés de leurs sens, s'intéresser au sens premier de termes comme, au hasard, celui de « civilisation » paraît s'imposer. Car au fond, c'est quoi, une civilisation ? Notre civilisation ? Qui est dedans ? Qui est au dehors...
Crédits photo : JC Merle.
Jean-Christophe Merle, professeur de philosophie à l'Université Nancy 2, répond à nos questions quant à ces termes souvent utilisés à tort et à travers, histoire d'amener un peu de clarté...
Mylorraine.fr : Pourriez-vous définir le terme « civilisation » ?
Jean-Christophe Merle : C'est bien difficile comme pour beaucoup de notions. Disons que c'est l'unité la plus grande à laquelle on puisse se référer dans l'horizon de vie, de pratiques, dans laquelle on se trouve, c'est à dire qu'une civilisation englobe différentes cultures.
ML : Claude Levi-Strauss, anthropologue, dit « le jésuite n'est pas supérieur au sauvage bororo qu'il veut convertir au christianisme et à la modernité », qu'en pensez-vous ?
JCM : Ce qu'il est important de garder à l'esprit en lisant LS [Levi-Strauss], c'est de se demander si le jugement qu'on adopte porte sur la description et la compréhension d'une civilisation ou s'il s'agit d'un jugement normatif (évaluatif) sur les civilisations. Sur le plan de la description, la civilisation du bororo, a tout autant un sens que nos civilisations contemporaines. Elles ne sont donc pas moins des civilisations, elles ne sont pas moins développées. En tout cas pour celui qui essaie de les comprendre, de les expliquer. La tâche de LS n'est pas une tâche d'évaluation de ce qui est moralement préférable pour porter un jugement de supériorité ou d'infériorité vis à vis de références ou d’échelles, de ce que l'on considère comme étant souhaitable. Une civilisation peut être considérée comme étant préférable soit parce qu'elle aura développé davantage de technique ou davantage pris soin de son avenir, de l'environnement ou parce qu'elle aura davantage pris soin de ses membres ou développé l'individualité, ou selon tout autre critère évaluatif que l'on voudra adopter. Mais ce genre de jugement de valeur ne concerne pas l'étude des civilisations.
ML : A votre avis, où se fonde ce besoin de comparer ?
JCM : La comparaison de phénomènes est la base de toute approche scientifique. Quelle que soit la science. De la même manière que quand vous comparez différents phénomènes, que ce soit en sciences physiques ou humaines, vous devez essayer de voir ce qui peut avoir un lien entre ces différents phénomènes. En étudiant et comparant différentes civilisations pour les comprendre, vous pouvez comparer différents mythes. Vous ne pouvez pas vous contenter de ne connaître qu'un mythe. Idem pour le droit ou la littérature. La littérature comparée, le droit comparé ou encore la linguistique comparée vous permettent de comprendre ce qu’est la littérature, ce qu’est le droit, ce qu’est une langue, à travers leur diversité.
ML : Qu'en est-il de la comparaison non raisonnée, sans référence aux « mythes » ?
JCM : La maxime populaire dit bien « comparaison n'est pas raison ». La comparaison doit procéder selon une méthode, dans les sciences humaines aussi, et fixer des critères d’objectivité, des moyens de remédier aux biais, etc..
ML : Ce qui ressort des comparaisons récentes, c'est l'ethnocentrisme ?
JCM : Concernant l'ethnocentrisme, nous l'exprimons tous les jours dans toutes nos discussions sans même le savoir, dans tous les débats, dans la rue.
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ML : Pensez-vous que ce type d'ethnocentrisme s'il méconnaît notre propre civilisation est dangereux, car s'il on doit analyser notre propre « civilisation » dans sa manière de traiter les femmes, elle est également violente et parfois même a été moins progressiste que d'autres « civilisations »
JCM : Je pense qu'il n'y a malheureusement pas de civilisation qui ait établi d'égalité des sexes telle qu'on pourrait la souhaiter. Mais à partir du moment où vous prenez comme référence « notre » société, vous procédez par ethnocentrisme aussi. Par ailleurs, la comparaison avec d’autres civilisations peut, certes, nous inspirer pour modifier notre propre société, mais l’inspiration peut aussi venir de ce qui n’a pas encore existé. Critiquer une société et souhaiter qu’elle change ne se fait pas nécessairement au nom d’autres civilisations. D’ailleurs, dans l’avenir, de nouvelles civilisations peuvent fort bien se constituer peu à peu.
ML : Pensez-vous que ce type de propos, comme souvent gouverné par l'ethnocentrisme soit un corollaire du jeu politique ?
JCM : C'est présent dans les discussions politiques assez souvent, comme dans toute la population. Est-ce que c'est un corollaire ? Je ne crois pas que cela lui soit spécifique. L'ethnocentrisme inspire tous les débats. La page de Wikipedia consacrée à l’ethnocentrisme est elle-même ethnocentriste ! Elle fait remonter le terme ethnocentrisme seulement à Claude Lévi-Strauss, sans mentionner "Folkways, A Study of Mores", Manners, Customs and Morals de William Graham Sumner (1906), qui n’était d’ailleurs pas sans voir dans l’ethnocentrisme certains avantages. Et elle oublie nombre d’anthropologues et d’ethnologues étrangers importants sur la question. En ce qui concerne les discussions politiques, je vais prendre un exemple parmi d'autres : je participais à une séance de rédaction d'une revue. Il était question de la crise politique en Belgique et de son absence de gouvernement. Nous tentions d'en dégager la signification générale, et celle qui ressortait, selon les autres participants, était que cela montrait l'échec du fédéralisme, diagnostic que je ne partageais pas du tout. Surtout que les institutions belges n’exploitent pas toutes les ressources d’un fédéralisme plus complexe qu’une confrontation de deux communautés et les autres participants à cette séance ne comprenaient pas, n'avaient même pas à l'esprit que la majorité, par la population, des États de droit démocratiques sont des états fédéraux et que leur stabilité n'est pas moindre que celle de la France. Ils ne s'en rendaient pas compte, c'est de l'ethnocentrisme, ils prenaient certaines références, ce n'était même pas pour eux une thèse, ça semblait pour eux une évidence, mais c'est faux. Dans le même ordre d'idée, j'entendais quelqu'un dire, il y a peu, que la démocratie n'était pas possible dans des grands pays, or si on regarde l'Inde, les Etats-Unis ou le Japon, par exemple, on voit bien que c'est faux. Ces personnes ne pensaient pas à grand chose sinon à un horizon très réduit et ça, ça se passe tous les jours, dans beaucoup de domaines.
ML : Finalement ce type de jugement est-il le reflet d'une société ?
JCM : L'ethnocentrisme se réfère toujours à un groupe, pas nécessairement à une société. L'ethnocentrisme peut dépendre d'une civilisation, d'une culture, d'une conception de la « race », d'un groupe religieux, même d'un groupe de pensée, politique. C'est toujours penser à une seule référence sans vraiment comparer comme on l'entend scientifiquement. C'est une chose qui n'implique pas toujours une évaluation. Souvent, prendre comme référence le groupe auquel on appartient est lié à une évaluation généralement favorable au groupe auquel on appartient... Mais ça n'est pas toujours le cas. Parfois il n'y a pas de jugement de valeur, mais simplement une manière de concevoir les choses qui est erronée car simplement on n'a pas pris en compte l'ensemble d'un phénomène, l'ensemble des exemples possibles. Ça, ça arrive très souvent. Quand vous parlez de civilisation, ce qui est assez étonnant c'est que, quand vous cherchez des listes de civilisations, hormis pour certaines civilisations données et généralement très éloignées dans le temps, vous n'en trouvez pas qui soient précises, cohérentes et exemptes de chevauchement. Quand j'entends parler de « civilisation chrétienne » par exemple, je me demande toujours quel est le découpage auquel on peut se référer exactement. C'est très flou. La civilisation chrétienne médiévale, est-ce la même que celle de l’époque moderne ? Dans un article récent du Monde, on trouve comme exemples dans les mêmes lignes la civilisation chrétienne et la « civilisation anglo-saxonne ». La « civilisation anglo-saxonne » (si tant est que ce soit une civilisation, plutôt que la civilisation occidentale) n’a-t-elle donc rien de chrétien ? Ce n’est probablement pas ce que l’auteur voulait dire. Mais quelle liste et quelle conception des civilisations avait-il en tête ? Les universités françaises connaissent des cours de « langue et civilisation française », de « langue et civilisation allemande », de « langue et civilisation italienne », de « langue et civilisation anglaise», etc., en se référant à la période contemporaine. Existe-t-il réellement côte à côte autant de civilisations ? Ne s’agit-il pas d’une même civilisation, avec des différences linguistiques, institutionnelles, etc ? Certains pensent aussi que s’est formée, ou est en train de se former, une civilisation mondiale, du fait des différents processus de mondialisation et de multiculturalisme. Finalement, la seule chose qui soit certaine concernant les civilisations, c'est qu'elles englobent différentes cultures.