Depuis quelques semaines, une chaise gigantesque se dresse sur la place Stanislas pour annoncer l'année Jean Prouvé à Nancy. Directrice du musée des beaux-arts de Nancy qui lui consacrera bientôt un espace permanent, Claire Stoullig nous explique pourquoi ce designer, peut-être plus célèbre mondialement que régionalement, est si important…
Nouveau: du 30 juin au 28 octobre 2012, des expositions et un parcours dans la ville, retraçant les lieux-clés de l'histoire de Jean Prouvé, seront organisés dans Nancy. Pour plus d'informations, cliquez sur notre page de l'évènement.
Mylorraine.fr. : Qu'est-ce qui fait la réputation de Jean Prouvé (1901 – 1984) dans le monde du design et de l'architecture ?
Claire Stoullig : Il y a un paradoxe entre la simplicité de ses constructions, son mobilier, et cette aura internationale. Il est en passe de dépasser la renommée de Le Corbusier chez les architectes. Il a été de son temps, parfaitement adapté à son époque, aux principes de la modernité. Il était toujours à l'affût, soucieux de faire du neuf, quelque chose dû à son affiliation avec l'Ecole de Nancy. Et en même temps, sa pensée est toujours actuelle. Il a eu des intuitions fulgurantes sur des grands sujets de société : la mobilité, en proposant des meubles qui peuvent se déplacer, des constructions qui peuvent se monter très vite, la problématique de l'habitat d'urgence… Shigeru Ban (NDLR : à qui l'on doit le
Centre Pompidou-Metz) s'est beaucoup intéressé à ces questions. En tant que japonais, il a d'ailleurs été sollicité pour répondre à des situations d'urgence lors du tsunami de 2011. Tous les grands architectes d'aujourd'hui connaissent parfaitement Prouvé. Il est impensable que Nancy se prive d'une personnalité qui a une aura extraordinaire aujourd'hui. C'est exactement ce qu'il s'est passé avec Gaudi à Barcelone. Il y a 60 ans, Gaudi n'existait pas. Aujourd'hui, il est incontournable. Alors, ce n'est pas pareil, Gaudi fait plus appel à l'imaginaire, il est plus "grand public". Mais étant donné ce témoignage dans la ville, l'inscription de Prouvé, sa filiation avec l'
Ecole de Nancy, il est logique de montrer son travail.
M. L. : Parmi ses innovations, quelles sont les plus notables ?
C. S. : Prouvé a su prendre en compte les nouveaux matériaux de son époque et les adapter, comme la tôle pliée. C'est le propre des artistes, des créateurs de s'adapter aux nouvelles technologies, à l'air du temps. Faire une sculpture en bronze aujourd'hui me paraîtrait décalé. Ensuite, il y a les formes standards : Prouvé a décliné la forme "compas" dans son mobilier, dans ses constructions architecturales, il a décliné ces formes en "séries". Enfin, de nos jours, le mobilier est modulable, on peut en changer, en faire des choses nouvelles selon l'espace. Tout cet art qui se travaille à partir d'un espace donné, c'est un principe qu'a travaillé Prouvé. Il y a cette idée de construire une maison en quelques heures : il avait pensé l'économie de matière, l'économie de temps, de main d'œuvre en proposant des systèmes comme les panneaux de façades en séries…
M. L. : Qu'est-ce qu'une chaise "Jean Prouvé" a de si fabuleux pour valoir si cher aujourd'hui ?
C. S. : C'est cette notion de simplicité, je crois, ces formes géométriques retravaillées. C'est simple, évident. Il y a un côté "mécano". Ca joue non pas sur un imaginaire de l'irréalité, mais sur des formes évidentes. On s'approprie cette chaise en se disant "c'est si simple". C'est du Lego, c'est un peu notre enfance. Il y a une fascination de l'évidence. Après, il y a la loi du marché… qui m'échappe totalement.
M. L. : Jean Prouvé débute comme ferronnier d'art, mais est aujourd'hui reconnu comme "designer" ou architecte. C'était un touche-à-tout, comme son père ?
C. S. : C'était naturel. Il a côtoyé l'
Ecole de Nancy avec son père. Il voulait être ingénieur. La guerre et une famille nombreuse ont fait qu'il a dû vite travailler. La grande nouveauté de l'
Ecole de Nancy était de faire des choses utiles et belles, comme
Daum qui n'a jamais fait l'économie de l'idée de beauté dans l'utile. C'est la définition du design. Prouvé est pareil. A l'époque, il y a aussi ce regain d'intérêt pour les arts mineurs et le travail des artisans. C'est ce qui amène Prouvé à passer de la ferronnerie d'art au mobilier, à la construction. Ses premiers meubles datent des années 30. A cette époque, on construit des Cités Universitaires et il meuble un tiers de celle de Nancy, tout comme Majorelle. D'avoir suivi sa formation de ferronnerie d'art à Paris, son père Victor a gardé un atelier là-bas où il côtoyait un petit cercle d'intellectuels progressistes, avant-gardistes. Il fréquente ce milieu-là. Il s'intéresse vite aux revues d'architecture des années 20, il lit Mallet-Stevens… Il va travailler pour des grands architectes parisiens qui le sollicitent pour ses principes de constructions, notamment la "béquille", en "T" ou en "U", qui sont des principes formidables et d'une simplicité folle, les portiques, les panneaux de façades confectionnés en série utilisés pour l'immeuble de l'avenue Mozart, la CIMT, le CNIT à la Défense...
M. L. : A Nancy, on trouve des œuvres de Prouvé un peu partout…
C. S. : Même si on a éliminé des éléments sans le savoir. La "béquille", on en a un exemple au lycée Saint-Sigisbert. C'est à la fois un support de construction et de toiture. Il y a l'idée de toiture en coque dont on a un exemple à l'école du Placieux. Comme il y a le parcours de l'Art Nouveau, il nous paraissait important de faire un parcours Jean Prouvé, qui inclut l'objet le plus phénoménal et le plus exemplaire : sa propre maison, qui est dans un site magnifique et qui a été rachetée par la ville en 1996. Dans ce parcours, il y a la rampe de l'Excelsior, qui descend au sous-sol, avec le lampadaire Art Déco, celle de la Bibliothèque Universitaire de la Place Carnot. Plus qu'une salle de musée, c'est une promenade... Il y a une multiplicité d'accès à l'art de Prouvé !
A voir à partir du 30 juin 2012 :
Ouverture de 2 lieux d’exposition permanente
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la salle Jean Prouvé au musée des beaux-arts de Nancy
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l’espace Jean Prouvé au musée de l’histoire du fer à Jarville-la-Malgrange
4 expositions temporaires
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Jean Prouvé, ferronnier d’art au musée de l’École de Nancy
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Jean Prouvé à Nancy, construire des jours meilleurs au musée Lorrain
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La Maison tropicale au musée des beaux-arts de Nancy
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L’émotion design, la collection d’Alexander von Vegesack aux galeries Poirel
Et un parcours urbain : sur les traces de Jean Prouvé à Nancy intégrant la maison et le bureau-atelier de Jean Prouvé ainsi que les bâtiments auxquels il a collaboré dans la ville et l’agglomération.
(Liste non exhaustive des différents lieux)
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Edicule métallique (vers 1927) - 22, rue de la Commanderie, Nancy
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Brasserie Excelsior (rampe d’escalier et luminaire, 1931) - 50, rue Henri Poincaré, Nancy
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Cité universitaire de Monbois (porte d’entrée et mobilier, 1930-1932) - 2, rue Ludovic Beauchet, Nancy
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Muséum Aquarium (ferronneries, 1932-1933) - 34, rue Sainte-Catherine, Nancy
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Immeuble Leroy (ferronneries, 1928) - 6, rue Gilbert, Nancy
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bibliothèque universitaire (porte et cache radiateur 1932-1937) - 11, place Carnot, Nancy
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Cimetière de Préville (grilles, 1927-1929) - 2, avenue de Boufflers, Nancy
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Maison Jean Prouvé (1954) et bureau-atelier (1945) - 4-6, rue Augustin Hacquard, Nancy
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Ecole maternelle du Placieux (1951) - 10, rue Kennedy, Villers-les-Nancy
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Maison Diebold, (ferronneries, 1931) - 2, rue de la Paix, Malzéville
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Maison Dollander (éléments de façade, 1952) - 35, rue de Laxou, Nancy
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Centre paroissial du Haut-du-Lièvre (éléments de façade, 1963) - avenue Raymond Pinchard, Nancy
Crédits photos :
Chambre de cité universitaire
Fonds Jean Prouvé - musée national d’art moderne
Centre Pompidou MNAM/CCI, bibliothèque Kandinsky - ADAGP, Paris 2012
Pupitre biplace, 1949
Tôle d'acier pliée, bois contreplaqué
Jarville-la-Malgrange, musée de l'histoire du fer - ADAGP, Paris 2012
Jean Prouvé devant sa maison de Nancy, vers 1955
Fonds Jean Prouvé - musée national d’art moderne
Centre Pompidou MNAM/CCI, bibliothèque Kandinsky - ADAGP, Paris 2012
Maison de Jean Prouvé à Nancy, 1954
Ville de Nancy, cliché P. Buren - ADAGP, Paris 2012
Escalier de la brasserie Excelsior à Nancy, 1928 – 1929
service régional de l’Inventaire de Lorraine - cliché D. Bastien - ADAGP, Paris 2012
Fauteuil pour la cité universitaire de Nancy, 1931-32
Armature métallique, toile, cuir
Ateliers Jean Prouvé, France
Deidi von Schaewen - ADAGP, Paris 2012